Les yeux sans visage est un répertoire lacunaire critique qui tente d’esquisser, à sa manière, les origines et les perspectives de l’apprentissage machine (autrement appelé, intelligence artificielle). À la source choisie de cette histoire repose l’invention et le développement des banques d’images photographiques confisquant, capitalisant et commercialisant un catalogue toujours plus exhaustif des représentations occidentales du Monde au cours du 20ème siècle. Depuis une dizaine d’années, l’accès aux collections de données, et plus particulièrement aux larges ensembles d’images numériques indexées, couplé à l’amélioration des cartes graphiques, permet enfin le fonctionnement espéré depuis les années 1950 de modèles de réseaux de neurones artificiels. Les machines ne sont plus programmées, elles sont entraînées de manière automatisée sur des données fournies, elles apprennent à reproduire des approximations (de texte, d’image et de son). À la demande, elles transforment ainsi un ensemble d’images en une image d’ensemble ; elles transposent une constellation d’images en une seule image constellée qui les contient toutes.

Les yeux sans visage prend la forme d’une homepage alimentée par API (Google Sheet). Le projet, initié à l’occasion d’un Workshop en école d’art, porte le souhait d’être une ressource gratuite pédagogique et participative, à destination d’élèves, de chercheuses et chercheurs. Elle peut être utilisée et augmentée collectivement à l’occasion de nouveaux workshops, ou bien en prenant contact pour rejoindre le projet. Cette homepage est une première version de travail, rapidement dessinée et intégrée pour le Desktop (Chrome, Safari) en 1920p ; elle a donc vocation à évoluer, être corrigée et s’enrichir.

Le récit que cet index non-alphabétique ébauche, quelque peu arbitraire et arrangé, s’appuie sur une pratique contemporaine de l’art et ses catégories. Il s’agit ici de tenter de bâtir, en temps réel d’une histoire en train de se faire, une ressource critique de l’apprentissage machine depuis le point de vue de l’esthétique et de l’histoire de l’art. Ce point de départ permet néanmoins plus largement d’évoquer comment ce type de paradigme qui conduit de l’archive (ou de la collection) vers la production (à partir de la collection) occupe aujourd’hui techniquement le cœur-même des logiciels, des appareils et des outils. Il engage également les artistes et les designers à une compréhension critique et une conscience accrue de ce qui lie les données et la production automatisée d’images, de textes et d’objets par les machines.